« Différente » : quand le silence après le film fait plus de bruit que le film lui-même
On est allées voir le film Différente avec ma fille Elena, 12 ans, et mon ami Yann.
Un film qui parle d’autisme, de diagnostic tardif, de ressenti intérieur, de neurodivergence.

Ce genre de film, on n’en voit pas souvent. Alors forcément, j’étais curieuse. Peut-être un peu inquiète.
On sait à quel point l’autisme est souvent mal représenté. Mais on y est allés, ensemble. J’ai embarqué mon ami, de très longue date, Yann, car il a vu mes années de souffrance, et ça allait lui montrer l’envers du décor, le pourquoi.
Le film était top, très bien construit, le jeu d’acteur génial, juste. C’était très réaliste, on sent que les personnes autistes concernées ont été écoutées pour construire certains passages. C’est rare, et précieux.
Mais… à la fin du film, il n’y avait rien. Pas un mot. Pas un débat. Pas une prise de parole. Pas même une brochure sur une asso locale. Rien. Silence.
On est restées devant le ciné à fumer une clope. (Évidemment, pas Elena.)
Le mec du ciné est sorti. Il nous a demandé si on venait du film, et pourquoi on l’avait vu.
J’ai répondu simplement : « Ma fille et moi, on est autistes. »
Et là, il a posé sa main sur l’épaule d’Elena. « C’est vrai, t’es autiste toi ? Vous vous êtes reconnus ? »
Elle a reculé aussitôt : « J’aime pas être touchée. »
Première alarme. La base de la base : Respecter l’espace personnel. Ne pas toucher sans consentement.
Surtout une enfant. Encore plus une enfant autiste.
Il a rigolé en me demandant : « Ça va, je peux te parler ? » C’était moqueur. Presque provoc’.
J’ai répondu : « Oui. Quand j’ai pas envie qu’on me parle, je mets mon casque. » (j’aurai dû le mettre… )
Et puis il a enchaîné : « Mais, c’est vrai, vous êtes autistes ? Vous n’avez pas l’air autistes… »
Là, j’ai senti une vague monter. Pas de colère. Pas encore. Juste… de la lassitude. De l’épuisement.
Cette phrase, on nous la sort tout le temps. Comme si l’autisme avait un visage. Un look. Une manière de marcher. Comme si, parce qu’on parle, parce qu’on peut regarder dans les yeux (parfois), parce qu’on peut être drôle, vif, ou socialement “présentable”… alors on ne pouvait pas être autistes. Et en prime, il projetait ce film de sensibilisation, il avait lu (normalement) son dossier de presse et de sensibilisation, il venait de le voir… (Agir – Entretien – Comprendre).
Il a posé d’autres questions, très basiques.
J’ai expliqué, en m’appuyant sur le film : les surcharges sensorielles, les difficultés d’interaction, les efforts constants pour décrypter le non-verbal, les shutdown, les meltdown…
Il a dit qu’il ne connaissait rien à l’autisme, qu’il découvrait avec le film.
Et puis : « Et vous alors, c’est quel autisme que vous avez ? Parce que franchement… ça se voit pas ! », toujours avec ce petit rire…
Et là, il conclut : « Mais en fait, ça va, quoi. Vous le vivez bien. Y’a pas de souffrance. Tout va bien, quoi ! »
Je venais d’expliquer mon vécu intérieur.
Il venait de voir un film qui parlait justement de cette souffrance invisible.
Et il n’a rien entendu.
Il n’a rien vu.
Il n’a rien compris… ou rien voulu comprendre.
J’étais… ébétée. Vidée.
Je lui ai dit : « C’est dommage qu’il n’y ait pas eu de débat ou d’échange après le film. Plein d’assos font ça. Ça permet d’éclairer ce que le film ne montre pas, de répondre aux questions, de ne pas rester avec des clichés. C’est un film de sensibilisation »
Il ne savait même pas que ça se faisait, ni que c’était un film de sensibilisation. Il était étonné.
Je lui ai dit que sur le site du distributeur, il y avait tout un dossier sur l’autisme, des liens et un kit pour une projection-débat. Il ne savait pas ! (Je ne comprends pas… y a pas de dossier qui accompagne le film quand il est envoyé aux cinémas pour être projeté ?)
Et là, Yann lui a demandé : « Pourquoi le film est classé en comédie et pas en docu-fiction ? »
Et là, c’est tombé : c’est un choix du distributeur.
Et ça, ça m’a vraiment interpellée. Parce que le classement a un impact énorme.
Un film classé “comédie”, c’est un film qu’on regarde pour se détendre, pour passer un bon moment. Pas un film pour s’interroger, se remettre en question, apprendre quelque chose sur une réalité vécue.
Ce classement neutralise le propos du film. Il dépolitise. Il désamorce. Il fait croire qu’il s’agit d’une jolie petite fiction sur une nana un peu bizarre mais touchante, alors que c’est un film de sensibilisation à l’autisme sans déficience intellectuelle.
Et ça, c’est grave. Parce que le film, lui, est très bon. Mais sa distribution est bâclée. Mal pensée. Et elle fait rater sa cible. Ce n’est pas le film qui est à revoir. C’est ce qu’on en fait. Comment on le diffuse.
Et il a clos la discussion comme ça : « Vous êtes d’où ? Ah, vous êtes en vacances ? »
— « Non. Mon père est mourant. C’est pour ça qu’on est là. »
Il n’a même pas tilté.
Il a enchaîné :
« Comme vous êtes en vacances, peut-être que ça vous intéressera : on projette chaque semaine des films un peu hors normes, la semaine prochaine, on passe ça… »
En fait, il n’écoutait que lui.
Ce moment m’a laissée en vrac.
Parce que ça illustre à quel point, même quand on parle d’autisme, on reste coincés dans des clichés. On met en scène, mais on n’écoute pas. On regarde, mais on ne voit pas. On croit avoir compris, alors qu’on est à côté de la plaque.
Parce que ce film, Différente, méritait un échange, un débrief, une mise en contexte. Sinon, il passe à côté de son objectif de sensibilisation. Il devient juste une fiction de plus, une jolie histoire. Et nous, on repart avec nos vraies histoires, nos vraies vies, nos vraies galères… … et la même incompréhension en face.
Je repensais à un autre film que j’ai vu récemment : Témoins – Ils sont des millions à l’avoir vécu, de Sonia Barkallah. Un documentaire sur les expériences de mort imminente (EMI).
Là aussi, un sujet délicat, profond, dérangeant pour certains. Et ce film n’est jamais diffusé sans un échange, une présence humaine, un débat. Souvent, Sonia elle-même est là. Parce que sinon, ce serait juste une suite d’histoires “bizarres”. Mais là, c’est respecté, encadré, écouté, pris au sérieux.
Pourquoi ce soin n’est-il pas apporté aux films sur l’autisme ?
Pourquoi cette absence de cadre ? De présence ? D’accompagnement ?
Parce qu’on dérange ? Parce qu’on ne fait pas “vendeur” ?
Et si on commençait par ça : écouter. Écouter vraiment.
Sans projection. Sans préjugé. Sans essayer de nous “réparer”.
Ne pas poser la main sans consentement.
Ne pas invalider l’invisible.
Ne pas juger à l’apparence.
Ne pas expliquer à notre place ce qu’on vit de l’intérieur.
Parce qu’être autiste, ce n’est pas “paraître différent”, c’est être différent.
Et c’est réel. Et c’est là.
Je suis fatiguée.
Fatiguée de ne pas être entendue.
Fatiguée d’être prise pour une chieuse, une “fragile”, une meuf qui en fait trop.
Fatiguée qu’on me coupe la parole pour m’expliquer comment je devrais me sentir.
Fatiguée de faire de la pédagogie non-stop, d’expliquer, de justifier.
Fatiguée que la souffrance soit invisible sous mon apparente compétence sociale.
Fatiguée que mes enfants soient perçus comme “bizarres mais sympas”.
Fatiguée qu’on nous nie. Qu’on nous efface.
Fatiguée qu’on nous ridiculise.
Non, Différente ne m’a pas bouleversée. Mais la réalité dehors, elle, m’a traversée comme un rasoir.
Erika
Maman. Femme. Autiste.
Psychopraticienne. Énergéticienne.
Accompagnante d’enfants neurodivergents.
Militante du quotidien.
Et franchement… épuisée d’avoir à tout réexpliquer. Encore. Toujours.
Pour aller plus loin : comprendre l’autisme autrement
Quelques ressources que je recommande à toutes celles et ceux qui veulent vraiment comprendre :
- Le podcast “Troubles dans le spectre”
Des épisodes qui donnent la parole aux personnes concernées. - La différence invisible – Julie Dachez & Mlle Caroline (BD)
Une bande dessinée percutante et accessible qui met des mots et des images sur ce qu’on vit quand on est une femme autiste. - L’autisme expliqué aux non-autistes – Brigitte Harrisson & Lise St-Charles
Un ouvrage essentiel pour déconstruire les idées reçues. - Julie Dachez (et ses vidéos)
Une voix puissante, à la fois scientifique et personnelle, militante et pédagogique.