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Masking autistique : non, tout le monde ne maske pas

Lecture 5 min

On entend souvent que « tout le monde s’adapte selon les situations ». C’est vrai. Mais confondre cette flexibilité naturelle avec le masking autistique, c’est passer à côté de quelque chose d’essentiel et invisibiliser une souffrance réelle.

Qu’est-ce que le masking autistique ?

Le masking (ou camouflage) désigne le fait, pour une personne autiste, de dissimuler activement ses traits autistiques pour paraître non-autiste. Ce n’est généralement pas un choix libre et réfléchi. C’est le plus souvent une stratégie apprise très tôt, parfois devenue automatique. C’est une stratégie de survie apprise dès l’enfance, sous la pression du rejet, des moqueries, ou simplement du regard de ceux qui ne comprennent pas.

Le mot « masque » est juste : il s’agit de couvrir ce qu’on est pour montrer ce qu’on est censé être. Et comme tout masque porté trop longtemps, il finit par peser.

Concrètement, qu’est-ce qu’on maske ?

C’est peut-être la question la plus importante. Parce que quand on comprend ce qui est réellement dissimulé, on mesure mieux l’ampleur de ce travail invisible.

Les stims

Les stims (ou stimulations) sont des comportements répétitifs, comme se balancer, battre des mains, faire tourner un objet, claquer des doigts, se mordre l’intérieur des joues, bouger les pieds.. Ils ne sont pas des tics nerveux au sens pathologique : ce sont des régulateurs émotionnels naturels, une façon pour le système nerveux de traiter l’afflux sensoriel ou émotionnel. Masquer ses stims, c’est se priver d’un outil de régulation essentiel souvent pour ne pas « paraître bizarre ».

Le contact visuel

Pour beaucoup de personnes autistes, le contact visuel direct est inconfortable, voire douloureux ou envahissant. Il mobilise une attention considérable qui ne peut alors plus être consacrée à la conversation elle-même. Masker, c’est le forcer quand même : apprendre à regarder entre les deux yeux, à fixer le nez ou le front, à imiter l’apparence du contact visuel sans qu’il soit naturel. Une performance permanente, invisible pour l’interlocuteur.

Les expressions du visage

Les émotions s’expriment différemment chez les personnes autistes, pas moins intensément, mais pas selon les mêmes codes. Masquer, c’est apprendre à afficher les expressions « attendues » : sourire au bon moment, hocher la tête, manifester de l’intérêt d’une façon reconnaissable pour les « non-autistes ». C’est du jeu d’acteur, sans en avoir conscience, sans relâche.

Les scripts de conversation

Beaucoup de personnes autistes apprennent littéralement des scripts : des formules toutes faites pour répondre à « ça va ? », pour amorcer un échange, pour rebondir sur ce que l’autre vient de dire. Ces scripts sont élaborés par observation minutieuse des autres, souvent pendant des années. Ils permettent de traverser les interactions sociales sans déclencher de malaise, mais ils demandent une charge cognitive permanente, et ils peuvent s’effondrer dans les situations imprévues.

Les réactions sensorielles

Un bruit fort, une lumière fluorescente, une texture de tissu, une odeur présente dans la pièce : tout cela peut être physiquement douloureux pour une personne autiste. Masker, c’est ne rien montrer. Rester assis calmement dans un open space sonore qui ressemble à une agression sensorielle. Serrer la main sans montrer que le toucher est difficile. Sourire pendant que l’intérieur hurle.

Les intérêts et passions intenses

Les personnes autistes ont souvent des centres d’intérêt très intenses et très spécialisés. Masker, c’est apprendre à ne pas en parler, ou à se surveiller pour ne pas aller « trop loin », pour ne pas lasser, pour paraître « normal » dans sa façon d’être passionné. C’est étouffer une partie de ce qui rend la vie vivante.

Le besoin de prévisibilité

Les changements imprévus, les transitions, l’ambiguïté des situations sociales peuvent générer une anxiété intense. Masker ce besoin, c’est faire comme si tout allait bien quand les plans changent au dernier moment, comme si l’imprévu ne coûtait rien, alors qu’il peut coûter des heures de récupération une fois seul.

La différence avec l’adaptation sociale ordinaire

Oui, tout le monde ajuste son comportement selon le contexte. On ne se tient pas de la même façon en entretien d’embauche et entre amis. C’est de la flexibilité sociale naturelle.

Mais voilà ce que cette comparaison ignore :

Le coût n’est pas le même. 

Pour une personne non-autiste, s’adapter est fluide, souvent automatique. Pour une personne autiste qui maske, c’est un travail cognitif intense et constant qui épuise profondément et peut provoquer des effondrements (shutdowns ou meltdowns) une fois rentrée chez elle, loin des regards.

Ce qui est masqué, c’est soi-même. 

Pas une préférence superficielle ou un comportement de surface. Ce sont des besoins physiologiques réels, des modes de traitement de l’information, des façons d’être fondamentales.

Le masque peut finir par absorber l’identité. 

Après des années à imiter les autres, certaines personnes autistes ne savent plus très bien qui elles sont sans ce masque. Certaines ont l’impression d’avoir perdu qui elles sont. D’autres réalisent qu’elles n’ont jamais eu l’espace pour le découvrir. Quel est leur vrai mode de communication ? Qu’est-ce qu’elles aiment réellement, en dehors de ce qu’elles ont appris à sembler aimer ? C’est une perte qui va bien au-delà de la simple fatigue sociale.

Dire « tout le monde masque » à une personne autiste épuisée par des années de camouflage, c’est un peu comme dire « tout le monde est parfois fatigué » à quelqu’un en burnout sévère. Vrai en surface, à côté de la réalité en dessous.

Pourquoi cette confusion a des conséquences réelles

Elle est souvent bien intentionnée : une façon maladroite de normaliser ou de rassurer. Mais elle contribue à retarder des diagnostics, parfois de plusieurs décennies. Les femmes et les filles autistes sont particulièrement touchées : socialisées dès l’enfance à observer et imiter les codes relationnels, elles maskent souvent avec une efficacité telle que personne ne voit leur autisme, pas même elles-mêmes, parfois.

Et sans diagnostic, pas d’accès aux aménagements, aux explications, à la compréhension de soi. Juste le sentiment persistant d’être étrange, inadaptée, trop sensible, trop intense, sans jamais comprendre pourquoi.

Reconnaître le masking autistique pour ce qu’il est, c’est reconnaître que certaines personnes dépensent une énergie considérable, chaque jour, juste pour exister dans un monde qui n’a pas été pensé pour elles. Ce n’est pas rien. Et ça mérite mieux que « tout le monde fait pareil ».

Une confusion entretenue par le langage

Le terme “masque” entretient une confusion entre deux réalités très différentes. Dans la littérature scientifique anglophone, on distingue clairement :

“Camouflaging” (autisme)

  • Constant ou quasi permanent
  • Fonctionnement conscient ou semi-conscient
  • Coût cognitif, émotionnel et sensoriel élevé
  • Porte sur des besoins fondamentaux (stims, sensoriel, communication, identité)
  • Difficile à désactiver
  • Peut entraîner :
    • perte de repères internes
    • épuisement (burn-out autistique)
    • anxiété, dépression
    • dissociation

Masking autistique = compenser un système qu’on ne traite pas intuitivement
→ stratégies pour cacher ses traits autistiques et compenser un décalage social
→ doit analyser, compenser et reconstruire ce système en permanence

“Impression management” (des non-autistes)

(c’est le vrai terme en psycho sociale)

  • Adaptation ponctuelle et contextuelle
  • Fonctionnement automatique et fluide
  • Coût énergétique faible
  • Porte sur des aspects de surface (émotions, posture, langage)
  • On peut l’enlever facilement
  • N’altère pas l’identité profonde

Masque social (neurotypique) = ajuster son expression dans un système qu’on comprend intuitivement
→ capacité à adapter son image sociale selon le contexte

Ce n’est pas une différence d’intensité = C’est une différence de nature.


Crédit image : Erika T. imala.fr
[lire « neurotypique = « non-autiste »]

Article publié sur imala.fr — reproduction autorisée avec mention de la source.

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