Accompagnement de l'Être & Terre d'Accueil – Creuse (23)

Le chemin du deuil : comprendre ce que l’on traverse

Perdre un être aimé, c’est être précipité dans une expérience que rien ne prépare à vivre. Le deuil n’est ni une maladie à guérir, ni une épreuve à réussir : c’est un processus profond de réorganisation intérieure, par lequel la vie, peu à peu, se reconstruit autour de l’absence.

Ce processus est l’un des plus universels de l’existence humaine et pourtant l’un des plus mal connus. Notre société, qui a fait de la mort un tabou, laisse souvent les personnes endeuillées seules face à ce qu’elles traversent, ignorantes des mécanismes psychiques à l’œuvre en elles. Beaucoup s’inquiètent alors de réactions parfaitement normales, se croient « anormales » ou « en retard », s’imaginent devoir être « assez fortes » pour s’en sortir seules. Comprendre le deuil, c’est déjà l’apaiser en partie : savoir ce qui se passe en soi permet de traverser l’épreuve sans y ajouter l’angoisse de sa propre étrangeté.

On imagine souvent le deuil comme une progression linéaire, que l’on franchirait par paliers successifs jusqu’à « tourner la page ». La réalité est tout autre. Comme le résume le psychiatre britannique Colin Parkes, pionnier des études sur le deuil : le deuil n’est pas un état, mais un processus. Il est fait de ruptures, de progressions rapides et de retours en arrière. Ce n’est pas une ligne droite : c’est un chemin fait d’allers-retours, d’avancées et de replis, propre à chacun et à son rythme.

Les travaux du psychiatre Christophe Fauré, référence francophone de l’accompagnement du deuil – dont l’expérience s’est forgée notamment en unités de soins palliatifs – permettent d’en distinguer quatre grandes phases. Non pas des étapes à valider dans l’ordre, mais des paysages que l’on traverse et retraverse, au fil du cheminement.

1. Le choc et l’anesthésie

Au moment de la perte, le temps s’arrête. L’événement survient comme une déflagration : tout paraît irréel. Même lorsque la mort était prévisible – au terme d’une longue maladie, par exemple -, on croyait pouvoir s’y préparer, et pourtant, quand elle est là, on ne parvient pas à y croire. Une zone de notre esprit reste inatteignable par la nouvelle, comme protégée d’une réalité trop violente pour être intégrée d’un coup.

Le psychisme se met alors en mode survie. On fonctionne en automatique : on organise les obsèques, on répond aux appels, on accomplit les démarches – parfois avec une efficacité qui étonne l’entourage, et qui étonnera plus tard la personne elle-même. Cette anesthésie n’est pas de l’insensibilité : c’est un mécanisme de protection, précieux et nécessaire. Il serait vain – et même contre-productif – de vouloir « faire réaliser » la perte à quelqu’un qui traverse cette phase. Le psychisme laissera entrer la réalité à son rythme, par vagues, à mesure qu’il devient capable de la supporter.

Cette phase dure généralement de quelques jours à quelques semaines – davantage lorsque le deuil est traumatique (mort brutale, accident, suicide, décès d’un enfant).

2. La fuite et la recherche

Une fois le choc passé, souvent après les obsèques, deux mouvements simultanés et complémentaires s’installent. D’un côté, la fuite : pour échapper à une peine encore insoutenable, on s’étourdit parfois d’activité, on s’interdit le repos, on remplit chaque instant pour empêcher les pensées de dériver vers l’absent. De l’autre, la recherche : l’appareil psychique cherche encore la personne disparue. On refuse intérieurement l’absence ; on guette les signes, les rêves, les coïncidences ; on relit ses écrits, on écoute sa voix sur la messagerie, on sent ses affaires, on porte ses vêtements, on retourne sur ses lieux.

Ce n’est pas du déni, et ce n’est pas non plus « morbide » : c’est la manière dont le lien continue d’exister, autrement, le temps que la réalité de la perte s’inscrive. Certaines personnes rapportent aussi, durant cette période et au-delà, des expériences de sensation de présence du défunt – une odeur familière, une impression de contact, un signe inexplicable. Ces vécus, que la recherche désigne sous le terme de vécu subjectif de contact avec un défunt (VSCD), sont bien plus fréquents qu’on ne le croit, font l’objet d’études sérieuses, et n’ont rien de pathologique. Ils sont le plus souvent source d’apaisement, et méritent d’être accueillis sans jugement – ni pathologisés, ni balayés.

3. La déstructuration

C’est souvent la phase la plus difficile – et la plus déroutante, car elle survient à contretemps. C’est six à dix mois après la disparition, alors que l’entourage s’est éloigné et que le monde attend de la personne endeuillée qu’elle « aille mieux », que le deuil prend sa pleine dimension. L’endeuillé finit par réaliser que sa recherche est vaine, qu’aucun retour en arrière n’est possible. Les mécanismes de protection se retirent, et la douleur s’impose alors dans toute sa force.

Le monde semble vide, dépourvu de sens et de repères. La perte des repères extérieurs – les habitudes partagées, les rôles, le quotidien construit à deux – rencontre une profonde désorientation intérieure, qui peut aller jusqu’à une véritable crise identitaire : qui suis-je, sans lui, sans elle ? On peut se sentir submergé, épuisé, traversé par la tristesse, la colère, la culpabilité, ou de profondes questions existentielles. Le corps lui-même parle : fatigue intense, troubles du sommeil, de l’appétit, de la concentration.

On a souvent, à ce stade, la fausse impression de « faire marche arrière » – d’aller plus mal qu’au début. C’est en réalité le signe que le travail de deuil est pleinement engagé. Beaucoup pensent alors ne pas pouvoir s’en sortir. C’est faux : aussi paradoxal que cela paraisse, cette traversée du plus sombre est précisément le chemin qui conduit à l’apaisement. La douleur de la perte doit être traversée pour s’apaiser un jour ; l’esquiver aujourd’hui, c’est la retrouver plus tard, sous une forme déguisée et souvent plus dommageable.

Cette phase peut durer plusieurs mois, voire davantage – et cela n’a rien d’anormal. C’est aussi durant cette période que le soutien compte le plus, alors même qu’il se fait souvent plus rare.

4. La restructuration

Peu à peu, presque imperceptiblement, la vie se réorganise autrement. Le lien au défunt s’apaise et s’intègre à notre histoire : il cesse d’être une plaie ouverte pour devenir une présence intérieure. On retrouve des forces, de nouveaux repères, de nouveaux projets – sans jamais oublier l’être aimé. Cette phase se confond avec la nouvelle identité que la personne endeuillée développe au fil du temps : on ne redevient pas « comme avant », on devient quelqu’un qui porte cette histoire en soi.

Il n’est pas anormal, des années plus tard – dix ans après la perte d’un enfant ou d’un conjoint -, de témoigner encore de l’empreinte laissée par la personne disparue : cela ne relève d’aucune pathologie. De même, certaines dates raviveront toujours la cicatrice : l’anniversaire du décès, les fêtes, les moments symboliques. La douleur peut alors revenir en force, même des décennies plus tard, sans que cela signifie une rechute. Christophe Fauré compare le deuil à une cicatrisation : la cicatrice demeure visible, et lorsqu’on appuie dessus, elle fait mal – mais elle n’empêche pas la vie de continuer.

Une précision utile sur le modèle de Kübler-Ross

On associe souvent le deuil aux « cinq étapes » du déni, de la colère, du marchandage, de la dépression et de l’acceptation, popularisées par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross en 1969. Il est important de rappeler que ce modèle décrivait à l’origine le cheminement psychique de personnes en fin de vie face à leur propre mort – non celui des proches qui leur survivent. Transposé tel quel au deuil, il devient une grille rigide, porteuse d’une fausse promesse de progression linéaire, et non représentatif de ce que vivent les endeuillés. C’est cette confusion qui alimente tant de jugements – sur soi comme sur les autres : « il devrait en être à l’acceptation », « elle n’a toujours pas fait son deuil ». Des injonctions qui ajoutent de la souffrance à la souffrance.

Quand le chemin se complique

Le deuil est un processus naturel, qui suit son cours dans l’immense majorité des cas. Mais certains facteurs peuvent le rendre plus difficile : des circonstances de décès brutales ou traumatiques, un lien marqué par une forte dépendance ou une grande ambivalence, l’isolement social, des deuils antérieurs non traversés, des fragilités psychiques préexistantes.

Certains signes méritent une attention particulière : un figement durable dans la douleur sans aucune évolution, un isolement qui s’installe, des conduites de mise en danger – physique, sociale ou professionnelle -, et bien sûr des pensées suicidaires, qu’il ne faut jamais banaliser, y compris lorsqu’elles s’expriment comme un désir de « rejoindre » l’être disparu. Dans ces situations, se faire accompagner n’est pas un aveu de faiblesse : c’est un acte de soin envers soi-même, au même titre que l’on consulterait pour une blessure physique qui ne cicatrise pas.

Ce qu’il importe de retenir

Ces phases ne se succèdent pas mécaniquement : elles se chevauchent, reviennent, s’entremêlent. Il n’existe pas de « bon » ni de « mauvais » deuil, pas de durée normale, pas de calendrier à respecter. Le deuil n’est pas une étape à réussir, mais un chemin à traverser et « guérir » ne signifie jamais oublier. C’est même tout l’inverse : le travail de deuil garantit le non-oubli. Il crée en nous ce lieu intérieur où la personne aimée peut demeurer, définitivement, par-delà les années.

Sur ce chemin, certaines choses aident : être entouré avec bienveillance, prendre le temps, s’autoriser à exprimer ses émotions comme à retrouver des moments de joie sans culpabilité, et se faire accompagner lorsque le poids devient trop lourd à porter seul, que ce soit par des proches, un groupe de parole ou un professionnel.

Le chemin du deuil n’a pas de date de fin. Le deuil n’est pas l’oubli, mais un nouvel apprentissage de la vie. Avec le temps, la douleur change de forme, mais l’amour reste.


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