Accompagnement de l'Être & Terre d'Accueil – Creuse (23)

L’adultisme : la France ne supporte plus ses enfants

Un mot est entré dans le débat public français. Il désigne quelque chose que nous pratiquons tous les jours sans le voir, et qui nous a été fait, à nous aussi, avant que nous sachions lire.

Un wagon sans enfants

En janvier 2026, la SNCF lance « Optimum » : quelques dizaines de sièges, sur certaines lignes TGV, réservés aux voyageurs de douze ans et plus. Moins de 8 % de la capacité d’un train. Un détail commercial, en apparence.

L’émoi a été tel que la Haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, a saisi la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Le 6 juillet 2026, celle-ci rendait un avis de dix-huit recommandations, adopté à l’unanimité, dont la conclusion dépasse largement les wagons : la multiplication des espaces « no kids » n’est pas un accident, c’est le symptôme d’un rétrécissement général de la place laissée aux enfants. La Commission a nommé ce qu’elle observait : l’adultisme.

Le mot est arrivé dans le débat français avec sept ou huit décennies de retard. Disons les choses plus simplement que ne le fait un avis administratif : dans ce pays, on ne supporte plus les enfants. Les enfants, vivants, bruyants, remuants, curieux, en mouvement… des enfants, quoi ! Ce qu’on tolère, c’est l’enfant éteint.

Et ce n’est pas une abstraction sociologique. Deux exemples pris dans ma vie. Une association qui se définit elle-même comme familiale organise des activités où sans enfants, c’est mieux… Un repas de famille s’organise : je n’y suis pas conviée, parce que les enfants c’est chiant ! Des exemples comme ça, j’en ai plein !

Personne, dans ces deux situations, n’a le sentiment d’exclure qui que ce soit. On veut « passer un moment tranquille ». C’est exactement ce que souligne la CNCDH : l’exclusion des enfants produit mécaniquement une exclusion des parents, puisqu’on ne dépose pas un enfant quelque part comme un manteau. On ne met pas seulement l’enfant dehors : on met dehors l’adulte qui l’accompagne. Et comme cet adulte est le plus souvent une femme, on obtient, sous couvert de tranquillité, un dispositif d’assignation à domicile assez efficace.

Cet article est long, parce que le sujet est vaste et qu’on ne le traite jamais en entier. Il part de ce qu’on demande à un enfant français, passe par les lieux où cette demande s’exerce, examine ce qu’elle produit, chez l’enfant, chez l’adulte qu’il deviendra, et dans la société entière, puis remonte à ses racines et regarde ce que font ceux qui s’y prennent autrement.

I. Ce qu’on demande à un enfant en France

« Sage » : la langue nous trahit

Nous disons d’un enfant qu’il est sage. Le compliment suprême. Or « sage » ne désigne ici ni la sagesse, ni le discernement, ni la bonté : il désigne un enfant qui ne bouge pas, ne parle pas fort, ne dérange pas, n’interrompt pas, ne réclame rien. Nous avons transformé le mot qui nomme la plus haute qualité morale en synonyme d’immobilité. Nous demandons à un enfant, souvent jeune, dont le système nerveux est fait pour explorer, de rester assis et silencieux, et nous appelons ça la sagesse.

Écoutez ce qu’on dit aux enfants, dans les squares, aux caisses des supermarchés, dans les salles d’attente : « tiens-toi tranquille », « arrête », « calme-toi », « chut, tu me fatigues », « tu vois bien que tu déranges », « sois sage ». La quasi-totalité de nos injonctions ordinaires demandent une réduction : moins de bruit, moins de mouvement, moins de demandes, moins de présence. Presque aucune ne demande une expansion.

Derrière ces phrases, une représentation qu’on formule rarement mais qui gouverne tout : l’enfant serait un petit sauvage. Une force brute qu’il faut canaliser, un tempérament qu’il faut mater, quelque chose qui, sans main ferme, tournerait mal. C’est le lexique du dressage. On « mate » un caractère, on « casse » un caprice, on « ne se laisse pas faire », on montre « qui commande ». C’est le vocabulaire de l’animal domestique : on dresse un chien, on mate un cheval, on obtient qu’il obéisse au doigt et à l’œil. Nous employons exactement ces verbes pour les enfants. Pour aucun autre humain : personne ne dit d’un collègue qu’il faudrait le mater, ni d’un conjoint qu’on va lui casser son caractère (sauf les conjoints violents !). Ou plus exactement, personne ne le dit plus à voix haute : la femme et le domestique sont sortis de cette catégorie il y a un siècle. L’enfant, lui, y est resté.

Un corps qui ne lui appartient pas

Commençons par le plus concret, parce que c’est le plus invisible.

Un enfant français apprend très tôt que son corps est à disposition.

  • On l’embrasse sans demander. On exige le bisou à la tante qu’il ne connaît pas, et son refus déclenche l’humiliation publique : « oh, il fait sa timide », « il n’est pas gentil », « tu vas faire de la peine à mamie ».
  • On le chatouille et on continue après le premier « arrête », parce qu’il rit : un rire réflexe, involontaire, qui n’est pas un consentement.
  • On décide de ses cheveux, de ses vêtements, de ce qu’il porte sur la peau.
  • On le fait finir son assiette alors qu’il dit qu’il n’a plus faim, c’est-à-dire qu’on lui apprend à ne pas croire son propre signal de satiété.
  • On le déshabille, on le change, on le lave sans le prévenir, comme on manipule un objet.
  • Chez le médecin, on l’examine sans lui expliquer, sans lui demander, parfois en le tenant.

Chacun de ces gestes est minuscule. Mis bout à bout, ils enseignent une règle, et elle est parfaitement claire : ton corps ne t’appartient pas, il appartient aux adultes qui s’occupent de toi, et ton refus n’a pas de valeur juridique.

Puis, vers huit ans, on lui fera une séance de prévention où on lui expliquera que son corps lui appartient et que personne ne doit le toucher sans son accord. Il faudra qu’il comprenne seul dans quel cas la règle s’applique. Elle ne s’applique visiblement pas à la tante, ni au chatouilleur, ni au médecin, ni à ceux qui décident de son assiette. J’y reviendrai, c’est là que se joue le plus grave.

Des émotions qui n’ont pas droit de cité

Deuxième chose qu’on demande : ne pas ressentir ou du moins, ne pas le montrer.

  • « Arrête de pleurer. »
  • « C’est rien. »
  • « Tu ne vas pas en faire un drame. »
  • « Va te calmer dans ta chambre et tu reviendras quand tu seras poli. »

Cette dernière phrase mérite qu’on s’y arrête : elle envoie un enfant débordé s’isoler exactement au moment où il a le plus besoin de présence, et fait de notre disponibilité affective une récompense conditionnée à son retour au calme. C’est l’inverse de ce dont un cerveau immature a besoin pour apprendre à se réguler.

Car c’est le point que les neurosciences affectives ont établi et que la pédiatre Catherine Gueguen a largement diffusé en France : un enfant de deux, trois, quatre ans et au-delà ne peut pas se calmer seul. Les structures cérébrales qui permettent la régulation émotionnelle ne sont pas encore fonctionnelles ; elles se construisent, précisément, dans la relation avec un adulte qui apaise. Nous exigeons donc d’un enfant une compétence qu’il n’a pas encore, et que nous lui refusons les moyens d’acquérir, puis nous appelons « caprice » son incapacité à l’exercer.

Ajoutons l’ironie : cette maîtrise émotionnelle que nous exigeons d’un enfant de trois ans, nous ne l’avons pas nous-mêmes. L’adulte qui hurle « arrête de crier » est en train de démontrer, à l’instant même, que trente années supplémentaires n’ont pas suffi.

Un enfant à qui l’on interdit ses émotions n’arrête pas de les avoir. Il arrête de les montrer, puis il arrête de les identifier. C’est le début du chemin qui mène, vingt ans plus tard, à quelqu’un qui répond « ça va » sans savoir si c’est vrai.

Une parole qui ne compte pas

Troisième demande : ne pas avoir d’avis ou en tout cas pas d’avis opposable.

Cela commence par une habitude si banale qu’on ne la voit plus : parler de l’enfant devant l’enfant, à la troisième personne. « Il est timide. » « Elle ne mange rien en ce moment. » « Il fait des crises. » Il est là. Il entend. On parle de lui comme d’un dossier.

Cela continue dans les institutions. Le code civil prévoit qu’un mineur capable de discernement peut être entendu dans les procédures qui le concernent (encore faut-il qu’il ait été informé de ce droit) et l’effectivité de cette information reste très inégale. Le Défenseur des droits a consacré son rapport annuel 2025 au droit des enfants à une justice adaptée : plus de 1 600 enfants et jeunes ont été consultés, et l’institution a formulé vingt-cinq recommandations. Elle mène d’ailleurs, depuis 2019, une consultation nationale intitulée « J’ai des droits, entends-moi ». Le titre dit assez bien où en est le problème.

À l’école, la parole des élèves est organisée mais faiblement suivie d’effets : dans les conseils de discipline, elle est souvent recueillie de manière formelle plutôt que réellement prise en compte. Et dans l’espace politique, un mineur n’existe pas. C’est pourquoi la CNCDH recommande de développer les conseils d’enfants et de jeunes, et d’ouvrir la réflexion sur l’abaissement du droit de vote : proposition qui a immédiatement fait crier au délire, alors que l’Autriche vote à seize ans depuis 2007 sans que la République se soit effondrée.

II. Où l’adultisme s’exerce

Dans la famille : l’écart entre la loi et les gestes

La France a interdit les violences éducatives en juillet 2019, devenant le 56e État du monde à le faire. L’article 371-1 du code civil précise depuis que l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ni psychologiques.

Sept ans plus tard, le troisième baromètre de la Fondation pour l’Enfance, réalisé avec l’Ifop en avril 2026 auprès d’un millier de parents d’enfants de 0 à 17 ans, mesure l’écart : 83 % des parents déclarent avoir eu recours, dans les douze derniers mois, à au moins une violence verbale ou psychologique, et 37 % à une violence physique. Plus d’un tiers jugent la fessée acceptable dans un but éducatif. 30 % la considèrent parfois comme le seul moyen de se faire obéir.

Le mot « ordinaire », dans « violences éducatives ordinaires », ne veut pas dire « sans gravité ». Il veut dire « socialement approuvé ». Il désigne les cris, la privation de dessert ou de doudou, le chantage affectif, la moquerie, la menace, le silence punitif, le retrait d’amour. Des gestes que la plupart des adultes ne rangeront jamais dans la catégorie « violence », précisément parce qu’ils les ont reçus, et qu’il faudrait alors les reconnaître comme tels chez leurs propres parents.

Quant aux professionnels : cinq ans après la loi, l’Observatoire de la violence éducative ordinaire les a interrogés. 81 % n’avaient suivi aucune formation. La loi de 2019 prévoyait un plan national de formation. Il n’est jamais venu. Une interdiction sans moyens, sans campagne et sans formation, c’est une déclaration d’intention.

À l’école : la même exigence d’extinction

L’école française a renoncé au bonnet d’âne et aux châtiments corporels, interdits par circulaire depuis 1991. Elle n’a pas renoncé à l’humiliation.

Le sociologue Pierre Merle a établi deux choses. D’abord que le sentiment d’être rabaissé, de voir ses droits ignorés, occupe une place centrale dans le décrochage scolaire. Ensuite, plus dérangeant : ce sont d’abord les élèves en difficulté, plus souvent d’origine populaire, qui sont humiliés, et l’essentiel de ces humiliations n’a rien de malveillant : elles sont inconscientes. L’adulte ne mesure pas où sa phrase atterrit.

Regardez ce qu’on valorise dans un bulletin : élève discret, attentif, ne perturbe pas la classe. On note la docilité en même temps que les mathématiques, et souvent avec plus de conviction. Un enfant qui bouge trop est vite dit « agité » ; un enfant qui parle trop, « insolent ou bavard » ; un enfant qui questionne l’adulte, « provocateur ». Nous avons construit une institution qui consacre une part considérable de son énergie à obtenir l’immobilité de corps de jeunes enfants, puis qui s’étonne, dix ans plus tard, que ces mêmes élèves ne prennent plus la parole et n’aient plus d’appétit d’apprendre.

Les enfants qui ne se laissent pas dresser

Il existe une catégorie d’enfants sur laquelle le système adultiste se révèle en pleine lumière, parce qu’ils ne peuvent pas s’y conformer : les enfants avec un trouble du neurodéveloppement. Les enfants autistes et/ou TDAH.

Un enfant autiste qui se bouche les oreilles dans un supermarché ne fait pas un caprice : son système nerveux est en train d’être submergé. Un enfant TDAH qui ne tient pas en place n’est pas insolent : sa régulation attentionnelle ne fonctionne pas comme celle des autres. Un enfant en surcharge sensorielle qui hurle ne cherche pas à défier l’autorité : il déborde.

Mais dans un pays qui lit tout comportement enfantin à travers la grille du dressage, ces enfants ne sont pas vus comme submergés. Ils sont vus comme mal élevés. Et leurs parents comme laxistes.

Une crise autistique dans un lieu public. Mon fils déborde. Il n’y a rien à négocier : il faut du temps, du calme, moins de stimulation, et un adulte qui reste, calme. Autour, les regards. Et parfois la phrase, dite assez fort pour qu’on l’entende : « y a des fessées qui se perdent. » Personne ne demande ce qui se passe. Tout le monde a déjà tranché : cet enfant n’obéit pas, donc il n’a pas été assez corrigé. L’équation est toujours la même : comportement dérangeant = éducation défaillante = dressage insuffisant.

Et puis il y a les professionnels. Une professionnelle, face au même enfant en pleine crise : « Si tu ne coopères pas, je fais sortir ta mère du bureau. ». Oui, c’est du vécu !

Prenez la mesure de cette phrase. Un enfant en surcharge sensorielle et émotionnelle, dont le seul repère de sécurité dans la pièce est sa mère. L’adulte identifie très exactement ce repère et décide de s’en servir comme levier. Ce n’est pas de la maladresse : c’est un calcul. J’ai repéré ce qui te tient debout, et je te menace de te l’enlever pour obtenir ta docilité. Cette technique porte un nom dans d’autres contextes. Là, c’est un rendez-vous de soin, dans un cabinet, avec la mère présente, et personne ne trouve rien à redire (enfin, si moi j’ai dit : « Stop ! »).

Ce qu’il aurait fallu faire tient en trois choses :

  • baisser la stimulation ;
  • laisser du temps ;
  • s’adresser à l’adulte qui connaît l’enfant. Rien de tout cela n’exige un diplôme supplémentaire. Rappelons que 81 % des professionnels de l’enfance interrogés par l’OVEO n’avaient reçu aucune formation. Cette scène n’est pas un dérapage individuel : c’est le niveau moyen d’un pays qui n’a jamais formé personne.

Cette lecture n’est pas seulement blessante, elle est dangereuse, et l’État le reconnaît lui-même. Dans le cadre de la stratégie nationale pour l’autisme au sein des troubles du neurodéveloppement, un dispositif a dû être créé pour mettre fin à la confusion entre les manifestations d’un TND (agitation, troubles du sommeil, troubles alimentaires, automutilation, etc.) et des signes de carence éducative ou de maltraitance. Un annuaire de médecins experts a été mis à disposition des cellules de recueil des informations préoccupantes et des magistrats, précisément parce que des enfants ont été placés, et des familles brisées, sur ce malentendu. Quand un État doit organiser une procédure pour éviter que ses services confondent l’autisme avec de la maltraitance, ce n’est pas un incident : c’est un aveu.

Il faut y ajouter une conséquence directe sur ces enfants : plus un enfant est difficile à faire tenir tranquille, plus les adultes autour de lui montent en pression. Les travaux sur la maltraitance montrent une surexposition des enfants TDAH. On ne les frappe pas malgré leur trouble, on les frappe à cause de lui, parce qu’ils résistent au dressage, et qu’un système qui ne connaît que le dressage n’a rien d’autre à proposer quand il échoue.

Et la France traîne ici une histoire particulière : des décennies de culpabilisation des parents, et des mères en premier lieu, sous l’influence d’une lecture psychanalytique de l’autisme qui faisait du « retrait » de l’enfant le symptôme d’une défaillance maternelle. La Haute Autorité de santé avait qualifié cette approche de « non consensuelle » en mars 2012. Formule diplomatique qui a permis à quantité de services de continuer exactement comme avant, tout en restant officiellement dans les clous. Il aura fallu attendre le 12 février 2026 pour qu’elle la classe parmi les interventions « non recommandées », faute de preuves d’efficacité, aux côtés du packing, de la méthode des 3i et de la méthode Padovan. Quatorze ans d’entre-deux, pendant lesquels des familles ont continué d’entendre qu’elles étaient la cause. Et le changement de texte ne suffira pas davantage ici qu’ailleurs : la HAS appelle elle-même à une massification de la formation des professionnels, exactement l’angle mort de la loi de 2019 sur les violences éducatives.

Ces enfants sont le révélateur du système. Ils rendent visible ce que les autres cachent en s’adaptant : ce qu’on demande à un enfant français, ce n’est pas de grandir, c’est de ne pas se voir.

Quand l’adultisme devient une machine

Tant qu’on parle de gestes et de phrases, l’adultisme reste un climat. Dans les institutions, il devient un mécanisme.

Le rapport annuel du Défenseur des droits pour 2025, 165 011 réclamations reçues, soit 17 % de plus qu’en 2024 et près de 70 % de plus qu’en 2020, dresse un tableau qu’aucun responsable public ne conteste vraiment :

  • santé mentale : prise en charge insuffisante, manque de professionnels, manque de places en pédopsychiatrie, soins fragmentés ;
  • enfants handicapés : refus d’accès à la cantine scolaire, refus d’aménagement des examens, retards des maisons départementales des personnes handicapées ;
  • santé mentale hospitalière : l’isolement et la contention des mineurs, documentés de longue date par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté.

S’y ajoute la protection de l’enfance, où le placement est encore trop souvent traité sous le seul angle de l’urgence plutôt que comme un temps construit du parcours de l’enfant, et la justice pénale des mineurs, dont le Défenseur des droits constate la fragilisation des principes fondamentaux, dans un mouvement général de durcissement. Les intervenants réunis autour de ce rapport l’ont dit d’une phrase : le regard porté sur les jeunes est aujourd’hui plus sévère et moins tolérant qu’hier, sans lien avec l’évolution réelle de la délinquance.

Autrement dit : ce ne sont pas les enfants qui ont changé. C’est nous.

L’adultisme ne frappe pas tout le monde pareil

Un dernier point, souvent escamoté : tous les enfants ne subissent pas la même dose.

Les élèves humiliés à l’école sont d’abord ceux qui sont en difficulté, et plus souvent d’origine populaire, c’est le constat de Pierre Merle. La CIIVISE relève que le handicap augmente la vulnérabilité aux violences sexuelles. Le Défenseur des droits documente depuis des années les contrôles d’identité discriminatoires visant les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes : un adolescent de quinze ans qui traîne dans la rue n’est pas traité de la même manière selon son quartier et sa couleur de peau. Et l’injonction à la sagesse ne pèse pas du même poids sur une fille que sur un garçon. On tolère chez l’un une turbulence qu’on reproche à l’autre, et l’on félicite les filles d’être serviables bien avant de les féliciter d’être audacieuses.

C’est pourquoi le mouvement enfantiste, né en France en 2022 autour de Claire Bourdille et du Collectif Enfantiste, se revendique explicitement intersectionnel : l’adultisme ne remplace pas les autres dominations, il les multiplie. Le collectif compte aujourd’hui plus de cent groupes départementaux et a réuni dix mille personnes dans la rue en 2025.

III. Ce que ça produit

Le droit de dire non

Revenons à cette scène, et à la phrase que j’ai écrite plus haut : un enfant qui ne s’exécute pas n’est pas forcément un enfant qui se rebelle.

Mais admettons. Admettons une seconde qu’il se rebelle vraiment. Pourquoi n’en aurait-il pas le droit ?

Nous passons notre temps à expliquer aux enfants qu’ils doivent savoir dire non : non à l’inconnu, non à celui qui touche leur corps, non à celui qui les harcèle dans la cour. Puis nous punissons celui qui nous dit non à nous. Le message réellement transmis n’est donc pas « sache te défendre », c’est « sache à qui il est permis de résister ». Et ce tri, c’est nous qui le faisons, à notre avantage. On ne peut pas former un enfant à l’obéissance pendant quinze ans et s’étonner ensuite qu’adulte il ne sache pas dire non à un supérieur, à un conjoint, à un agresseur. C’est le même muscle, et nous l’avons atrophié nous-mêmes.

Il faut d’ailleurs aller plus loin : on ne se rebelle pas contre rien. La rébellion est une réponse, elle suppose une contrainte à laquelle s’opposer. Un enfant à qui on laisse le temps, à qui on explique, dont on prend le refus au sérieux, qu’on ne force pas : cet enfant n’a rien contre quoi se rebeller. Quand un adulte décrit un enfant « rebelle », « opposant », « qui teste les limites », il décrit sans le savoir sa propre pratique. Le mot ne dit rien du caractère de l’enfant : il dit tout de la relation qu’on lui impose.

Reste l’objection : et quand il faut vraiment ? La main tenue sur la route, l’examen médical qu’on ne peut pas reporter. Oui, il existe des situations où l’adulte doit décider et parfois contraindre : cela fait partie de la protection. Mais la question n’est pas là. Elle est de savoir ce qu’on mobilise pour obtenir la coopération : la confiance ou la peur. Cette professionnelle avait le choix. Elle a choisi la peur, et parmi toutes les peurs disponibles, la plus efficace de toutes : celle de perdre sa mère.

Et ce n’est pas seulement l’adulte de demain qui est en jeu. C’est l’enfant, tout de suite.

Un enfant entraîné à obéir sans discuter, à qui on a appris que son refus n’est jamais recevable, que son ressenti se trompe et qu’un adulte a forcément une bonne raison : cet enfant est exactement la cible que cherchent les agresseurs. Ce n’est pas une extrapolation militante : les auteurs de violences sexuelles sur mineurs recherchent une position de domination d’âge, d’autorité, de statut. Ils choisissent des enfants qui ne diront pas non et qui ne parleront pas. La CIIVISE a établi que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, un enfant toutes les trois minutes, et que huit fois sur dix l’auteur appartient à la famille. Elle souligne aussi que le handicap augmente la vulnérabilité.

Nous fabriquons donc de nos propres mains la docilité dont les prédateurs ont besoin, puis nous nous indignons des chiffres. « Obéis aux grandes personnes » et « ne te laisse pas faire » ne peuvent pas coexister dans la tête d’un enfant. Il faut choisir laquelle des deux phrases on lui apprend vraiment.

Et il y a une troisième conséquence, sans doute la moins regardée : celui à qui on n’a jamais reconnu le droit de dire non n’apprend pas davantage que le non des autres compte. On ne respecte pas chez autrui une frontière qu’on n’a jamais eu le droit d’avoir. Toutes nos campagnes sur le consentement s’adressent à des adultes qu’on a formés pendant quinze ans à l’idée qu’un refus se contourne par la ruse, la menace, le chantage affectif ou l’usure. C’est exactement ce que nous leur avons enseigné, chaque fois qu’un « non » d’enfant a été traité comme un obstacle à franchir plutôt que comme une réponse.

L’enfant violent est un enfant violenté

Il y a une scène que tout le monde a vue, et que presque personne ne commente : un adulte qui donne une claque à un enfant en criant « on ne tape pas ! ».

L’enfant, lui, ne rate rien. Il n’entend pas l’interdiction, il enregistre la démonstration. Et ce qu’elle lui enseigne n’est pas « la violence est interdite » mais quelque chose de bien plus précis : la violence est légitime quand on est le plus fort. C’est une règle cohérente, applicable, et il l’applique.

Un enfant n’invente pas la violence. Il l’apprend, exactement comme il apprend à parler : par imitation de ses figures de référence. Nous sommes son dictionnaire. Quand un adulte frappe, crie, humilie, menace, il ne transmet pas seulement un geste : il transmet la grammaire qui va avec. Et cette grammaire tient en quelques phrases que nous prononçons sans y penser : « c’est pour ton bien », « tu l’as cherché », « tu ne comprends que ça, si je le fais, c’est parce que tu m’y obliges ». C’est-à-dire : celui qui frappe agit par nécessité, et c’est celui qui reçoit qui est responsable. C’est mot pour mot le discours de tous les agresseurs, et nous l’enseignons à nos enfants avant qu’ils sachent lire.

Reste que l’enfant ne peut pas rendre le coup. Il en est empêché deux fois : par la force, et par le devoir d’aimer celui qui le frappe. Sa rage, elle, existe. Elle ne s’évapore pas. Alors elle se déplace vers plus faible que soi. Le petit frère. Le camarade de classe. L’animal. Ou vers lui-même : le corps qu’on abîme, la nourriture qu’on contrôle, la voix intérieure qui achève le travail.

C’est là qu’il faut regarder nos campagnes contre le harcèlement scolaire. Elles sont nécessaires, et elles restent étrangement muettes sur une question simple : où cet enfant a-t-il appris qu’humilier quelqu’un devant les autres procure du pouvoir ? Il ne l’a pas trouvé tout seul. Il l’a vu faire, à la maison, en classe ou les deux. Nous formons des enfants à la loi du plus fort, puis nous nous étonnons qu’ils l’appliquent entre eux dans la cour.

Et nous ajoutons l’absurdité finale : nous les punissons pour ça. C’est le seul apprentissage que nous sanctionnons chez celui qui l’a le mieux retenu.

Deux précautions, parce que le raisonnement mérite d’être juste. Tous les enfants violentés ne deviennent pas violents : beaucoup retournent tout contre eux et certains sont protégés par la présence d’un seul adulte fiable, ce fameux témoin dont parle Alice Miller. Et tout comportement agressif d’un enfant ne signe pas des violences subies : la douleur, la peur, l’épuisement, une surcharge sensorielle non comprise en produisent aussi, notamment chez les enfants autistes et TDAH. Mais la question à poser devant un enfant violent ne devrait jamais être « comment le corriger ». Elle devrait être : où a-t-il appris ça, et à qui essaie-t-il de le dire ?

Des adultes éteints

Voici le point que personne ne veut regarder en face.

Regardez les adultes français. Dans le métro, dans les files d’attente, dans les réunions de travail, dans les repas de famille. Combien chantent ? Combien courent parce que courir est agréable ? Combien s’exclament, s’enthousiasment sans se surveiller ? Combien pleurent devant quelqu’un ? Combien osent dire simplement ce qu’ils veulent, sans détour et sans excuse préalable ?

Nous sommes un peuple d’adultes éteints. Contrôlés, ironiques, méfiants du débordement, allergiques à l’enthousiasme, prompts à trouver ridicule celui qui montre quelque chose. Nous appelons ça la pudeur, la retenue, l’élégance. C’est un symptôme.

Parce qu’un adulte éteint, ça se fabrique. Ça se fabrique exactement comme décrit plus haut : en apprenant très tôt à un enfant que sa vitalité dérange, que ses larmes agacent, que ses questions fatiguent, que son corps prend trop de place. Un enfant qu’on a réduit pendant dix-sept ans devient un adulte réduit. Il n’y a pas de mystère, pas de rupture, pas de moment où la contrainte se convertirait magiquement en liberté. On ne devient pas vivant à dix-huit ans parce qu’on a été éteint jusqu’à dix-sept.

Et c’est là que la boucle se ferme. Un adulte éteint ne supporte pas un enfant vivant. Pas seulement parce que le bruit dérange. Parce que ce gamin qui crie de joie dans le wagon fait remonter, sans mot et sans image, quelque chose d’insupportable : lui aussi criait, et on lui a retiré ce droit. Devant un enfant libre, l’adulte dressé a deux options : se laisser toucher, ce qui coûte cher et prend du temps, ou exiger qu’on fasse taire l’enfant. Il choisit massivement la seconde, plus confortable que d’aller chercher en lui ses traumas. Puis il appelle ça le savoir-vivre.

Les espaces « no kids » ne sont pas une aberration marginale. Ils sont la conséquence logique d’une société qui a produit à grande échelle des adultes pour qui la vitalité est une agression.

Ce que je vois en cabinet

Les personnes qui poussent ma porte ne viennent presque jamais me parler de leur enfance. Elles viennent pour une angoisse qui ne cède pas, une fatigue que rien n’explique, une impossibilité de dire non, une voix intérieure qui les démolit avec une brutalité que personne d’extérieur n’oserait employer. Pour une anesthésie émotionnelle : l’impression d’assister à leur propre vie derrière une vitre. Pour un corps qui parle à leur place : douleurs sans cause retrouvée, sommeil qui ne vient pas, gorge serrée, ventre noué.

Et certaines viennent pour l’autre versant, celui dont on parle le moins : se défaire d’une violence apprise. Des parents qui s’entendent crier avec la voix de leur père ou de leur mère et ne le supportent pas. Des gens que la colère et la violence submergent plus vite qu’ils ne le voudraient et qui refusent de transmettre ce qu’ils ont reçu. Ce sont souvent les plus durs envers eux-mêmes, alors qu’ils font exactement ce qu’il faut : interrompre la chaîne. On n’efface pas une langue apprise à trois ans, mais on peut cesser de la parler.

En remontant, on retrouve presque toujours les mêmes apprentissages, faits tôt et bien faits :

  • Que leur ressenti n’était pas une information fiable : que la version de l’adulte primait sur la leur, même quand leur corps disait autre chose.
  • Que leurs besoins dérangeaient et qu’il valait mieux ne pas en avoir.
  • Que leur colère était dangereuse et devait disparaître, alors qu’elle était souvent la seule réaction juste.
  • Que l’affection se méritait et se retirait.
  • Et qu’elles étaient responsables de l’état émotionnel des adultes autour d’elles : « tu me fatigues », « regarde ce que tu me fais faire ».

D’où cette hypervigilance qu’elles ont gardée et qu’elles paient aujourd’hui en épuisement.

C’est le cœur du dispositif. Pas le coup : le message qui l’accompagne. « Tu n’as pas mal ». « Ce n’est rien ». « Arrête ton cinéma ». « Tu le fais exprès ». « C’est pour ton bien ». L’enfant se retrouve devant un choix impossible : croire ce qu’il sent ou croire l’adulte dont dépend sa survie. Il choisit l’adulte. Il n’a pas le choix. Et il passe les trente années suivantes à ne plus savoir ce qu’il ressent.

Catherine Gueguen a documenté ce que le stress répété fait à un cerveau en construction, particulièrement malléable et donc particulièrement vulnérable dans les premières années. Les travaux sur la dissociation traumatique décrivent la sauvegarde d’urgence : quand l’événement ne peut pas être intégré, il reste bloqué, et ce qui subsiste à l’âge adulte n’est pas un souvenir mais une réaction, un évitement, une anesthésie, une coupure d’avec le corps dès qu’une situation ressemble de trop près à l’originale.

Ce que ça change concrètement : quand quelqu’un me dit « j’en ai pris des claques et j’en suis pas mort », je n’entends pas un argument. J’entends une loyauté. Il est infiniment plus supportable de conclure que la violence était méritée que de conclure qu’on aimait un adulte qui nous faisait du mal. Cette loyauté a protégé un enfant qui n’avait aucune autre issue. Elle ne se démonte pas de force et surtout pas par la culpabilisation. Elle se dénoue quand la personne se sent enfin assez en sécurité pour laisser remonter ce que son corps sait depuis toujours.

Ce que l’enfance fait à une société

Alice Miller n’a pas écrit un livre de parentalité. Elle a écrit un livre de politique.

C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant paraît en 1980. Sa thèse est simple et vertigineuse : l’éducation traditionnelle a pour but explicite de briser la volonté de l’enfant pour en faire un être docile et obéissant, et cette entreprise ne reste pas dans la famille. Elle produit la violence collective. Les enfants battus battront, les menacés menaceront, les humiliés humilieront. Ce qu’on inflige à un enfant dans ses premières années se répercute sur la société entière ; la drogue, la criminalité et la psychose sont, écrit-elle, des expressions codées de ce qui s’est joué au tout début.

Elle étaye en citant les manuels d’éducation allemands des XVIIIe et XIXe siècles, où tout est dit sans détour : il faut ôter sa volonté à l’enfant très tôt, tant qu’il ne pourra pas s’en souvenir ; il faut le convaincre, par la correction, que le père est son maître. Ce ne sont pas des caricatures, ce sont les textes qui ont formé nos arrière-grands-parents. Et elle va au bout : elle examine trois enfances, celle d’une adolescente devenue toxicomane, celle d’un jeune meurtrier d’enfants, et celle d’Adolf Hitler, humilié et battu par un père alcoolique qui le sifflait comme on siffle son chien. Sa conclusion est que le cycle de violence éducative prédispose au respect aveugle de l’autorité, et que c’est là, aussi, que se fabrique une population capable d’exécuter des ordres.

On peut discuter la démonstration : trois études de cas ne font pas une preuve, et ce lui a été reproché. Mais retenez le mécanisme, parce qu’il est vérifiable dans n’importe quelle vie et dans n’importe quel cabinet. Un enfant humilié qui n’a pas le droit d’exprimer sa souffrance, et qui doit en plus aimer et respecter celui qui l’humilie, ne peut pas faire disparaître sa rage. Elle est stockée. Elle ressortira ailleurs : sur plus faible que soi, sur ses propres enfants, sur un bouc émissaire collectif ou sur lui-même.

Alice Miller ajoute une chose essentielle : ce qui protège, quand la violence a eu lieu, c’est la présence d’un témoin, quelqu’un, n’importe qui, qui ait vu et qui ait nommé les choses. Un voisin, une institutrice, une grand-mère. Ce que la France appelle pudiquement « ne pas se mêler de l’éducation des autres », Alice Miller l’appelle l’absence de témoin.

Alors, quand on s’étonne de la brutalité des rapports sociaux dans ce pays, l’agressivité au volant, la dureté managériale, la violence des réseaux, le mépris ordinaire envers qui est en dessous de soi, on cherche des causes économiques et culturelles. Elles existent. Mais on ne regarde jamais l’endroit où chacun, sans exception, a appris pour la première fois comment le fort traite le faible : à hauteur de trois ans, dans sa propre cuisine.

Le miroir : à l’autre bout de la vie

Un dernier indice.

Regardez comment ce pays traite ses vieux. Le tutoiement d’office, le prénom sans y avoir été invité, le « on va faire notre toilette », les décisions prises au-dessus de leur tête, entre les enfants et l’institution, sans qu’on leur demande leur avis. La voix qui monte d’un ton, comme on parle à un enfant. Le corps manipulé, lavé, déplacé sans qu’on prévienne. Et, là aussi, l’exclusion progressive de l’espace public.

C’est exactement le même dispositif, appliqué à l’autre extrémité de l’existence. Ce qui est frappant, c’est le critère : nous mettons à l’écart et nous infantilisons les deux âges qui ne produisent pas. Ceux qui ne travaillent pas, ne consomment pas beaucoup, ne rapportent rien, prennent du temps et font du bruit.

L’adultisme n’est donc pas un défaut de caractère collectif. C’est la façon dont une société organisée autour de la productivité traite ceux qui n’y participent pas, au début et à la fin de la vie.

IV. D’où ça vient, et comment on en sort

Une histoire française

Rien de tout cela ne tombe du ciel. La France a un passé juridique précis en la matière, et il n’est pas si lointain.

Le Code civil de 1804 consacre la puissance paternelle. L’enfant, y lit-on, doit à tout âge honneur et respect à ses père et mère ; il ne peut quitter la maison paternelle sans permission. Surtout, les articles 375 et suivants organisent un authentique droit de correction : le père mécontent de la conduite de son enfant peut le faire détenir (un mois au plus avant seize ans, six mois au plus ensuite) sur simple demande au président du tribunal, sans que les motifs aient à être écrits. Un père pouvait donc faire enfermer son enfant sans avoir à se justifier. Ce dispositif a tenu jusque dans les années 1930.

La puissance paternelle n’est remplacée par l’autorité parentale qu’en 1970. Et le droit de correction, sorti des textes, a survécu dans la jurisprudence sous forme de tolérance : la loi de 2019 a précisément servi à y mettre un terme.

Derrière le droit, il y a une théologie : l’idée que l’enfant naît mauvais, porteur d’une nature à redresser, et que la souffrance éduque. C’est ce qu’Alice Miller appelle la pédagogie noire. « Qui aime bien châtie bien » n’est pas un dicton populaire un peu rude : c’est la formule condensée d’une doctrine qui a organisé l’éducation européenne pendant des siècles.

Nous n’en sommes sortis, légalement, qu’en 2019. Il serait étonnant que les gestes aient changé plus vite que les textes.

Ailleurs, ça marche

À ceux qui répondent que tout cela est utopique, il existe une réponse simple : d’autres l’ont fait, et on peut regarder les résultats.

La Suède a retiré la justification légale des châtiments corporels du droit pénal en 1957, puis du droit civil en 1966, avant de les interdire formellement en 1979, première au monde. Point capital : la loi a été accompagnée d’une vaste campagne d’information sur les alternatives à la punition. Ce n’était pas une déclaration, c’était une politique publique. Aujourd’hui, le recours à la violence contre les enfants y est devenu rare, et le recul de la prévalence des châtiments corporels sur une génération y est sans équivalent européen. Les autres pays nordiques ont suivi :

  • Finlande, 1983
  • Norvège, 1987
  • Danemark, 1997
  • Islande, 2003

La Norvège a par ailleurs créé dès 1981 le premier poste de défenseur des enfants au monde.

La France, elle, a légiféré quarante ans après la Suède, sans campagne d’ampleur et sans plan de formation. Le résultat était prévisible et le baromètre 2026 le mesure.

Sur la participation, même logique : l’Autriche a abaissé le droit de vote à seize ans en 2007. Le pays fonctionne toujours.

« Et l’enfant roi ? »

L’objection est arrivée dans l’heure. Une partie de la presse (Causeur, Boulevard Voltaire) a raillé l’avis de la CNCDH en y voyant la consécration de l’enfant roi, l’adulte sommé de s’effacer devant des exigences sans limites. Notons au passage que cet avis est consultatif : le gouvernement n’est tenu à rien.

Sur le fond, l’objection repose sur une confusion que Claire Bourdille formule bien : on confond l’autorité, une responsabilité de cadre et de protection, avec l’autoritarisme, un rapport de domination. Cesser d’humilier un enfant, ce n’est pas cesser de lui poser des limites. C’est cesser de lui faire mal pour qu’il les accepte.

Et il faut renvoyer l’argument à son expéditeur. L’enfant roi existe, mais il n’est pas le produit de la bienveillance : il est le produit de l’abandon éducatif, d’adultes absents, épuisés, qui cèdent parce qu’ils n’ont plus la ressource de tenir un cadre. C’est l’inverse exact d’un adulte présent et non violent. On nous oppose un épouvantail pour ne pas avoir à examiner nos propres gestes.

Faire autrement, concrètement

Nommer l’adultisme n’est pas un procès des parents. Ce serait absurde : presque tous les adultes de ce pays ont été élevés dans ce système et le reproduisent sans le vouloir. Le baromètre est formel : connaître le mot ne suffit pas à changer les réflexes.

Identifier la voix. Quand vous vous entendez dire « tu me fatigues », « tu le fais exprès », « arrête ton cinéma », « tu vas voir ce que tu vas voir », arrêtez-vous ! Cette phrase n’est pas de vous. Elle a été prononcée par votre mère, par votre père, par l’institutrice de CE2, par le grand-père devant qui personne ne bronchait. Vous l’avez reçue avant de savoir lire. Elle sort de vous parce qu’elle a été déposée en vous, dans les mêmes circonstances : un adulte débordé face à un enfant vivant. Tant qu’on croit que ces phrases nous appartiennent, on les défend. Dès qu’on les rend à leur auteur, on peut choisir de ne pas les transmettre.

Rendre à l’enfant son corps. Ne pas imposer le bisou. Arrêter les chatouilles au premier « non », même s’il rit. Prévenir avant de toucher, de laver, de porter. Demander avant de couper les cheveux. Accepter qu’il ne finisse pas son assiette. Ce sont les gestes les plus faciles à changer et ceux qui portent le plus loin, parce que ce sont eux qui installent l’idée qu’un refus se respecte.

Accueillir l’émotion au lieu de la punir. Un enfant débordé n’a pas besoin d’aller se calmer seul dans sa chambre : il a besoin d’un adulte calme à côté de lui. La régulation s’apprend par la relation, pas par l’isolement.

Renoncer à l’obéissance comme objectif. Un enfant obéissant n’est pas un enfant sécurisé : c’est un enfant qui a évalué le rapport de force et qui se sait perdant. Ce qu’on veut construire, c’est un enfant capable de dire non, y compris à nous, y compris plus tard à quelqu’un d’autre.

Lui donner de la voix, réellement. Ne pas parler de lui à la troisième personne devant lui. Lui demander son avis sur ce qui le concerne, et faire quelque chose de sa réponse. Certaines familles tiennent des réunions où chacun, quel que soit son âge, a une voix ; ce n’est pas une lubie, c’est un apprentissage de la négociation.

Supporter le bruit. Littéralement. Dans le train, au restaurant, dans la rue. Un enfant qui manifeste sa présence n’est pas mal élevé : il est vivant. Il existe des casques anti-bruit et en tant que personne autiste avec une hypersensibilité au bruit, je l’utilise !

Être un témoin. C’est le point de Miller, et probablement le plus exigeant. Quand vous voyez un enfant humilié en public, dire quelque chose, pas à l’adulte, pour ne pas aggraver la situation de l’enfant, mais à l’enfant : un regard, un mot, une phrase qui reconnaît ce qui vient de se passer. Le seul fait qu’un adulte extérieur ait vu et n’ait pas trouvé cela normal change ce que l’enfant en gardera.

Regarder les pédagogies qui existent déjà. La pédagogie Freinet et ses conseils coopératifs pratiquent depuis un siècle l’expression libre et la décision collective en classe. Les écoles démocratiques, les classes coopératives, certaines familles en instruction en famille organisent autrement le rapport à l’autorité. Aucune de ces voies n’est une solution universelle, et aucune n’est accessible à tout le monde, mais elles démontrent, ce qui suffit, qu’un autre rapport adulte-enfant est praticable.

Exiger la formation. C’est le seul levier collectif. Une loi sans formation des professionnels et des parents n’a produit, en sept ans, presque aucun effet mesurable. La Suède a fait l’inverse et obtenu l’inverse.

Aller chercher ce qui reste bloqué, si c’est nécessaire. Le cerveau reste plastique toute la vie. Ce qui s’est inscrit dans une relation peut se réparer dans une autre.


Le mot « adultisme » n’a pas vingt ans d’usage courant en français. C’est peu. Mais nommer une chose est la condition pour cesser de la trouver normale : c’est exactement ce qui s’est produit, en une génération, pour les violences conjugales. Personne ne dit plus « c’est une affaire de couple ». On le disait pourtant il y a trente ans, avec la même conviction tranquille qu’on met aujourd’hui à dire « une fessée n’a jamais tué personne ».


 Sources

  • CNCDH, avis sur les espaces « no kids », adopté le 2 juillet 2026, publié le 6 juillet 2026, 18 recommandations ; déclaration de Sarah El Haïry (solidarites.gouv.fr) ; COFRADE, co-rapporteur (cofrade.org)
  • Fondation pour l’Enfance / Ifop, 3e baromètre des violences éducatives ordinaires, avril 2026 (fondation-enfance.org, ifop.com)
  • OVEO, Enquête : 5 ans après la loi du 10 juillet 2019 ; Pays pionniers en matière d’abolition des châtiments corporels (oveo.org)
  • Loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019, article 371-1 du code civil (legifrance.gouv.fr)
  • Code civil de 1804, livre I, titre IX, « De la puissance paternelle », articles 371 à 378
  • Défenseur des droits, Rapport annuel sur les droits de l’enfant 2025, Le droit des enfants à une justice adaptée ; Rapport annuel d’activité 2025 ; Prendre en compte la parole de l’enfant, 2020 (defenseurdesdroits.fr)
  • CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, rapport public de novembre 2023 (ciivise.fr)
  • StopVEO, Conséquences des VEO sur la santé physique et psychologique (stopveo.org)
  • Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse ; Olivier Maurel, La Fessée, questions sur la violence éducative (préface d’Alice Miller) ; Alice Miller, C’est pour ton bien
  • Claire Bourdille, Enfantisme ; Collectif Enfantiste (collectifenfantiste.fr)
  • Pierre Merle, travaux sur l’humiliation scolaire
  • Stratégie nationale pour l’autisme au sein des troubles du neurodéveloppement, Mettre fin à la confusion entre l’autisme, le TDAH ou les troubles dys et les signes de maltraitance (handicap.gouv.fr)
  • HAS, Troubles du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent, recommandations du 12 février 2026, actualisant celles de mars 2012 (has-sante.fr)
  • Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels, Cairn.info ; Maltraitances et trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité, Cairn.info

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